Dimanche 15 novembre 7 15 /11 /Nov 12:22

Ce fut la plus grande crise économique et sociale de l'ère industrielle. Le "jeudi noir" : parti de la bourse américaine de New York le 24 octobre 1929, ce vent de panique va être un coup terrible pour la première puissance économique mondiale. Ce n'est certes pas la première crise économique de l'ère industrielle mais ça va être la plus violente. Ruinant les épargnants, jetant des millions d'ouvriers à la rue, elle est restée comme un véritable traumatisme dans les mémoires américaines. Touchant dans les années qui suivent l'Europe et l'Amérique latine, c'est aussi la première crise véritablement mondiale facilitant au passage l'émergence des fascismes européens.

                                                      Des chômeurs dans les années 30

Les années 20, sont pour les Etats-Unis,  une grande période de prospérité. Après le désastre de la première guerre mondiale, l'économie mondiale est repartie à bride abattue. Ce sont les années folles : dans les pays vainqueurs, France, Grande Bretagne, on veut consommer, faire la fête, oublier les privations et les souffrances de la guerre de 14-18. Aux Etats-Unis, la prospérité n'a jamais été aussi forte, ce sont les "Vingtième rugissantes", les "Roaring Twenties". Il faut dire qu'elle a pu profiter des énormes commandes et demandes de prêts faites par l'Europe en guerre qui ont dopé son économie. Elle est véritablement la première puissance économique mondiale et représente la modernité triomphante. Le jazz, les Ford T et les grattes ciels qui poussent comme des champignons sont aux yeux des américains comme du monde le symbole de cette prospérité.

Mais c'est prospérité un peu artificielle : les usines américaines qui ont connu un afflux de commandes militaires pendant la guerre se sont considérablement agrandies et produisent en masse. A la fin du conflit elles se sont reconverties vers des activités moins guerrières et comptent sur la consommation, symbole de "l'american way of life"pour continuer à produire en masse.   Les grandes banques ont encouragé le crédit  à grand renfort de publicité. Confiants dans l'avenir, les américains se sont endettés comme jamais. Les entrepreneurs, le petit commerce  trouvant facilement des banquiers compréhensifs,  emprunte pour s'offrir les dernières machines ou pour s'agrandir.  Les paysans achètent des terres et du matériel agricole, mêmes les ménages peuvent rêver d'être propriétaire d'une maison, d'une voiture ou de payer de bonnes études à leurs enfants.

Mais surtout les américains se passionnent pour la bourse. Les épargnants veulent acheter des actions qui rapportent des dividendes bien plus intéressants que l'épargne traditionnelle. Encouragés par les banques et le gouvernement qui voient là un apport d'argent frais pour entretenir la croissance, les particuliers se mettent à boursicoter avec leurs économies et suivent dans le journal les cours de Wall Street, la bourse de New York, le coeur financier du système,  que l'on voit ici sur la photo, où se calcule la valeur de ces actions.
 
L'économie américaine est ainsi en surchauffe, entre surproduction et consommation artificiellement entretenue par le crédit et la spéculation boursière. Mais dans l'enthousiasme de l'époque, peu de gens ont conscience que comme une bulle qui ne cesse de gonfler ce système est fragile et prêtent attention aux premiers ralentissements de la production à la fin des années 20. Ceux qui commencent à s'inquiéter sont encore peu nombreux et ne sont pas toujours pris sérieux. Ainsi
l'ambassadeur de France et écrivain Paul Claudel alerte notre gouvernement, dès 1928, sur les signes avant-coureurs de déraillement du système.

C'est pourquoi la crise en tant que telle va prendre l'Amérique par surprise. Elle éclate réellement le jeudi 24 octobre 1929. Les jours précédents, suite à la publication de mauvais chiffres de vente dans différents secteurs économiques dont l'automobile, de nombreuses ventes d'actions ont lieu, faisant baisser le cours de la bourse. Mais les gens ne prennent soudain conscience du problème que le jeudi matin, lorsque de nouvelles offres d'actions ne trouvent plus preneur. Un vent de méfiance souffle parmi les investisseurs. La valeur des titres flanche brusquement. A midi, le cours général de la bourse, qu'on appelle l'Indice Dow Jones à baissé de 22 %.

La méfiance se transforme dès lors en panique. Tout le monde se met à vendre ses titres. Une émeute éclate même aux portes de la bourse car de nombreux petits actionnaires veulent rentrer dans l'enceinte de la bourse pour liquider leur portefeuille d'action avant que la chute des cours ne soit trop forte. Malgré les tentatives de quelques grandes banques d'affaire de racheter des actions pour restaurer la confiance, le mal est fait et la valeur boursière des entreprises plonge. Le cours du dollar suit dans la foulée la même pente descendante.

Les épargnants qui le matin avaient les économies d'une vie investis en actions se retrouvent le soir avec des boûts de papier sans valeur. Certains spéculateurs ruinés se suicident même donnant au passage naissance à une légende tenace: l'idée que de très nombreux banquiers se seraient jetés par les fenêtres de leurs bureaux en découvrant l'étendue du désastre. Dans la réalité, les cas de suicides, les jours suivant la crise ont été très peu nombreux et ont surtout concerné des petits épargnants.

Ceux qui ont encore des liquidités dans les banques, se ruent dans leurs agences et demandent leur argent craignant la faillite des établissements bancaires. Ceux-ci, à cours de liquidité, se tournent alors vers ceux à qui elle a prêté de l'argent et n'acceptent plus le mondre retard dans le remboursement des crédits alors que de nombreuses entreprises ou particuliers sont ruinés. C'est le début de ce que l'on va appeler "la grande dépression". Entre commandes qui stoppent et banques qui réclament leur argent, les entreprises, prises à la gorge, ferment les unes après les autres mettant des millions d'ouvriers au chômage. Un chômage qui atteint 13 % de la population, un chiffre jamais vu à l'époque. Comme on le voit sur cette photo, des millions de chômeurs qui n'ont aucune autre protection sociale que les soupes populaires organisées par la charité publique ou l'armée du salut. Une situation largement décrite par
Charlie Chaplin dans "Les temps modernes".

                               The Coffee Pot, William Gropper 1932

L'agriculture est largement touchée. Pour réguler les prix et la surproduction, on détruit massivement les reserves agricoles et on abat le cheptel en trop. Les plus durement atteints seront les petits paysans du Middle West, de l'Oklahoma ou de l'Arkansas, qui sont expropriés brutalement par les banques. Il sont d'autant moins capables de rembourser leurs emprunts que cette région subit dans le même temps une catastrophe naturelle inhabituelle : le "dust bowl" (tempête de poussière). Suite à une longue période de secheresse et une exploitation trop intensive des sols, les terres agricoles du centre des Etats-Unis sont emportées par de terribles tempêtes qui ravagent tout sur leur passage.


Des centaines de milliers de paysans et leurs familles sont réduits à la misère et jetés sur les routes. Beaucoup partent en Californie devenir ouvriers agricoles dans les grandes plantations fruitières de l'ouest. Une image immortalisé par l'écrivain John Steinbeck en 1939 dans son roman
"les raisins de la colère" porté à l'écran l'année suivante par John Ford et qui raconte de façon poignante l'exode de ces paysans chassés de leur terre. De même les photos de Dorothea Lange en 1936 faisant le portrait de ces exilés. Une de ces photos, "The Migrant Mother" que l'on voit ici deviendra le symbole du désastre social qu'est  la grande depression

Le gouvernement Hoover, repugne à intervenir partant du principe libéral que l'économie doit se réguler d'elle même. Au mieux essaie t-il de sauver la valeur du dollar et de limiter les importations, déplaçant ainsi la crise au reste du monde. Les difficultés économiques se diffusent dès lors au delà des Etats-Unis. L'Amérique du Sud très dépendante de ses exportations vers les Etats-Unis voient son premier marché consommer moins et se retrouvent à son tour avec une surproduction dont elle ne sait que faire. On en arrive à utiliser le café en trop comme combustible dans les locomotives à vapeur.


L'Europe est touchée à son tour au début des années 30. Endettée depuis la guerre auprès des Etats-Unis, les pays européens subissent un ralentissement très net de leur activité. Le chômage s'accroit et de nombreuses manifestations ont lieu dans tous les pays. Pour résoudre la crise, les dirigeants sont tentés par le repli protectionniste et l'exaltation nationaliste. C'est particulièrement vrai en Allemagne où le pays, déjà fragilisé par les réparations aux vainqueurs qu'elle doit payer après la guerre est lourdement touché par la crise financière. Cela fera le jeu d'Hitler qui s'appuiera sur les difficultés économiques pour se faire élire en promettant d'éradiquer le chômage. Ainsi cette affiche électorale exploitant le thème du chômage au slogan simple "Notre dernier espoir : Hitler"
                                                          


Seule l'Union Soviétique, qui applique un modèle communiste sans libre entreprise ni propriété privée, échappe à la crise. Cet affaissement du modèle capitaliste renforce le prestige de l'URSS et l'attractivité du projet communiste qui apparait comme une alternative à la crise. Les syndicats et partis communistes du monde  entiers voient leurs rangs gonfler pendant la période.

Il faudra dix ans pour résorber la crise et un changement complet de politique aux Etats-Unis. Franklin Roosevelt, élu président en 1932 rompt avec le libéralisme traditionnel des Etats-Unis en lançant une politique volontariste où l'état fédéral intervient dans l'économie : C'est "le New Deal", la "nouvelle donne".

"Notre plus grande tâche, la première, est de remettre le peuple au travail. Ce n'est pas un problème insoluble si nous l'affrontons avec sagesse et courage.

Elle peut s'accomplir en partie par une embauche directe par le gouvernement, en agissant comme en cas de guerre, mais en même temps en réalisant par cette embauche les travaux les plus nécessaires pour stimuler et réorganiser l'usage de nos ressources naturelles.


On peut travailler à cette tâche par des efforts précis pour élever les prix des produits agricoles, et avec eux le pouvoir d'achat qui absorbera la production de nos cités.

On peut y travailler en mettant un terme réel à la tragédie de la disparition croissante de nos petites entreprises et de nos fermes.

On peut y travailler en insistant pour amener les administrations fédérales, d'Etats et locales, à réduire énergiquement leurs dépenses. On peut y travailler en unifiant les activités de secours qui souffrent encore aujourd'hui de dispersion, de gaspillage et d'inégalité. On peut y travailler en établissant un plan national et une surveillance de toutes les formes de transports et de communications et d'autres activités qui présentent nettement un caractère de service public.


On peut y travailler de bien des manières, mais jamais seulement en paroles. Il nous faut agir et agir vite ."
Discours de F.D. Roosevelt présentant le New Deal (image : caricature britannique sur Roosevelt et le New Deal)


Des lois encadrent les banques qui sont surveillées et refinancées par l'état. Les dettes des agriculteurs sont rééchelonnées et les prix agricoles garantis par des subventions. De grands travaux d'équipement (barrages, routes , chemin de fer) sont lancés pour fournir un travail à des millions de sans-emplois. Des réformes très coûteuses et très critiquées à l'époque mais qui permettent d'amortir les dégats de la crise. En 1941, lorsque les Etats-Unis rentrent dans la seconde guerre mondiale, il y a encore 6 millions de chômeurs et ils sont loin d'avoir récupéré leur prospérité d'avant 29. Néanmoins cette politique volontariste améliore les protections sociales et redonne un peu confiance aux américains. Ce sera en fait surtout l'effort de guerre et la victoire qui vont définitivement relancer la machine économique.

Cette crise est restée très vivante dans l'imaginaire américain, d'autant qu'elle a démontré que le système économique capitaliste ne pouvait pas fonctionner de façon utopique sur le rêve d'une prospérité ininterrompue. La grande crise financière de 2008 a rappelé de mauvais souvenirs aux américains et au monde. Spéculation effrennée à courte vue, surendettement des plus pauvres encourragé par les banques, ralentissement industriel... Le fantôme de la crise du jeudi noir ?

La plupart des documents iconographiques de cet article sont issus d'une exposition en ligne
 
"A Photo Essay on the Great Depression" et de leur très bon dossier (en anglais) sur la crise et la grande dépression.

       L'un des grands chantiers donnant du travail aux chômeurs.



Pour finir un extrait d'un montage d'archives un peu ancien mais assez clair (je me rappelle l'avoir vu quand j'étais collégien !) autour de cette crise.


Par Mr Tribouilloy - Publié dans : L'ère industrielle
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